Présentation de la thématique du colloque
Les sols, définis par l’Association française pour l’étude des sols comme “un volume qui s’étend depuis la surface de la Terre jusqu’à une profondeur marquée par l’apparition d’une roche dure ou meuble peu altérée, ou peu marquée par la pédogénèse” peuvent être pensés comme l’“épiderme de la terre”. A l’interface entre la lithosphère, l’hydrosphère, l’atmosphère et la biosphère, les sols sont des milieux dynamiques et multifonctionnels essentiels aux fonctions écologiques connues et documentées : régulation quantitative et qualitative de l’eau et des contaminants, stockage de carbone, fourniture de nutriments, entretien de la structure du sol, ou support de biodiversité.
Milieux essentiels à la vie sur Terre, les sols sont issus d’un long processus de formation, et non renouvelables à l’échelle humaine. Les préserver s’impose comme une nécessité dans un contexte de crises écologiques multiples. Cependant, de nombreux sols sont altérés, ou menacés par les activités humaines : artificialisation, perte de biodiversité, perte de carbone organique, contamination, excès de nutriments, acidification, réduction de la capacité à retenir l’eau, tassement, salinisation ou encore érosion.
Les sols peuvent aussi être pensés comme une interface disciplinaire : s’ils sont l’objet d’étude de la pédologie, et explorés par d’autres sciences du vivant (écologie, hydrologie, agronomie, etc.), ils sont plus récemment mobilisés par les métiers de la transformation spatiale (concepteurs, bureaux d’études, maîtres d’ouvrages, etc.) et suscitent des réflexions en sciences sociales (sciences politiques, économie, droit, etc). Habitats pour le vivant, mais également parfois fonciers convoités, supports d’infrastructures ou actifs immobiliers, ils cristallisent des rapports de pouvoir et posent des questions économiques, juridiques, sociales et spatiales.
Ce colloque souhaite explorer les conditions d’une transition foncière, en interrogeant la manière dont les modèles et les pratiques d’aménagement, et plus largement les projets territoriaux et urbains, à toutes les échelles temporelles et spatiales, peuvent évoluer vers une meilleure prise en compte des dynamiques et fonctions écologiques des sols. Cette vaste question suppose d’explorer les conditions des prises de décisions des acteurs de la transformation de notre cadre de vie. Ces nouvelles conditions d’arbitrages, politiques et techniques, d’institutions publiques ou d’opérateurs privés, se fondent sur la nécessaire mutation des modèles techniques, mais aussi économiques, juridiques et de gouvernance, qui sont aujourd’hui à l’œuvre dans les pratiques d’aménagement.
Cet appel à communications s’ancre donc dans une perspective interdisciplinaire, à l’interface entre la recherche et l’action. Au-delà des analyses des pratiques et politiques actuelles de gestion des sols, il s’agira d’identifier des perspectives d’action et de transformation des modèles d’aménagement.
Le colloque est construit autour de quatre thématiques complémentaires qui feront l’objet de quatre sessions sur deux jours. Chaque session invite à un croisement d’approches disciplinaires (sciences de l’environnement, sciences sociales, disciplines de la transformation spatiale, etc.).
1. Connaître et représenter les sols et leur fonctionnement
Le premier champ de réflexion s’articulera autour des enjeux de connaissance et de représentation des sols. Avant de pouvoir préserver et restaurer les sols, il s’agit déjà de savoir les identifier en tant qu’objet d’étude, les décrire, les nommer, .
1.1. Connaître les sols et leur fonctionnement
Les contributions pourront proposer une analyse des outils et des moyens utilisés pour connaître les sols et leur fonctionnement, en interrogeant les échelles spatiales et temporelles auxquelles s’appliquent ces outils, les usages des sols concernés par ces dispositifs ou les types d’indicateurs privilégiés selon les contextes. Une diversité géographique (France, Europe, international ; mais également zones urbaines, péri-urbaines, agricoles, industrielles) des cas d’études sera encouragée.
Une attention particulière pourra être accordée aux enjeux d’évaluation – et de quantification – de l’état de santé des sols : il s’agira notamment de s’interroger sur les effets de bord relatifs à la mise en chiffres d’une notion qualitative.
Seront aussi encouragées les contributions proposant une réflexion sur les enjeux liés à la demande d’études pédologiques - commande publique notamment - mais aussi à l’appropriation et à la réception, par les décideurs publics et les acteurs opérationnels, des connaissances scientifiques sur les sols..
Les cadres d’analyse proposant une réflexion croisée sur les enjeux sol et eau seront les bienvenus.
1.2. Considérer les sols dégradés et menacés : quelques éléments de contexte
Cette première session du colloque reviendra également sur les dégradations et les menaces anthropiques qui pèsent sur les sols, particulièrement les enjeux de contamination, d’artificialisation et les effets du changement climatique.
Il s’agira notamment de rappeler les dynamiques scientifiques et fronts de science actuels en matière de contamination des sols : entre découverte de nouveaux polluants et expérimentations de techniques de dépollution.
La vulnérabilité des sols au changement climatique et à la sécheresse pourra également être abordée, en écho aux enjeux de gestion de l’eau.
Les effets de l’artificialisation et de l’imperméabilisation sur la fonctionnalité et la continuité des sols pourront aussi être rappelés, dans une réflexion croisée entre trame brune, trame verte et trame bleue.
1.3. Représenter les sols
Connaître les sols, c’est également les donner à voir. Une place importante sera accordée aux contributions interrogeant les modes de représentation des sols et des interactions qui y prennent place.
Il pourra notamment être question de la place des sols dans les disciplines artistiques (arts visuels, plastiques, sonores, etc.). Les choix – et leurs significations – opérés dans les représentations visuelles, en deux ou trois dimensions (cartographie, diagramme, profil, etc.) pourront être interrogés.
Les contributions pourront également porter sur les narratifs et les imaginaires portés par ces représentations, et sur les articulations entre représentations et capacités d’action sur les sols.
2. Prévenir l’artificialisation, limiter les menaces sur la fonctionnalité des sols
Le deuxième axe thématique du colloque portera sur les enjeux d’évitement de l’artificialisation et de réduction des menaces sur les sols. Il s’agira de s’interroger sur l’évolution des modèles techniques, architecturaux, mais aussi économiques et juridiques, favorisant des pratiques de préservation des sols.
2.1. Renoncer aux projets artificialisants
Une dimension majeure de la préservation des sols repose sur le renoncement aux projets d’aménagement les plus artificialisants. Les contributions pourront interroger le principe de sobriété à l’aune de l’héritage des maires bâtisseurs : comment assumer le choix du “renoncement” aux grands projets ?
Il sera également intéressant de se pencher sur les dynamiques de contestation et de résistance aux grands projets d’aménagement, en étudiant les mobilisations politiques locales et la circulation de leurs répertoires d’actions.
Dans une perspective plus juridique, les contributions pourront examiner les outils du droit de l’environnement, leur mise en œuvre, et leur capacité effective à limiter l’artificialisation, en France, en Europe et à l’international.
2.2. Aménager autrement : repenser la fabrique de la ville par la sobriété foncière
Sur le principe de la séquence “Eviter, Réduire, Compenser” - qui pourrait être reformulée ici “Éviter, Réduire, Réparer” - cette session du colloque s’intéresse aux alternatives à l’artificialisation et à l’étalement urbain, en explorant les conditions de possibilité d’une non-artificialisation des sols.
Rénovation des logements anciens, mobilisation des logements vacants, potentiel de densification, intensification temporelle ou spatiale des usages des bâtiments, ou encore possibilités de surélévation : les contributions pourront explorer les conditions techniques et architecturales d’un urbanisme plus circulaire,.
Il s’agira aussi de s’interroger sur les leviers économiques permettant de refaire la ville sur la ville et de valoriser les pratiques d’évitement, de l’échelle de la planification à celle du projet d’aménagement.
Du point de vue des politiques publiques, les contributions pourront également examiner les conditions d’application locale de l’objectif Zéro Artificialisation Nette en France, et de ses homologues (No Net Land Take) à l’étranger. Des comparaisons internationales seront particulièrement encouragées.
2.3. Aménager “avec” les sols en limitant leur dégradation ?
La session invite également à s’interroger sur les potentielles divergences et les arbitrages envisageables entre deux mots d’ordre de l’action publique : préserver les sols et développer les territoires.
Les contributions pourront examiner les enjeux liés aux conflits d’usage des sols, et particulièrement les tensions, voire les contradictions, entre différents services écosystémiques des sols.
Il s’agira également d’interroger, à partir d’exemples empiriques, la manière dont le droit de l’urbanisme et le droit de l’environnement peuvent s’articuler, autour d’un “droit des sols vivants” en construction,.
Les contributions pourront également questionner la coexistence parfois délicate entre différentes temporalités dans les projets d’aménagement: durée des procédures judiciaires, calendrier des projets d’aménagement, temps des processus écologiques, etc.
3. Réparer les sols : transformer les modèles techniques, économiques et juridiques
Le troisième axe thématique du colloque portera sur la renaturation, ou restauration des sols, dans la continuité des deux premières journées d’études de la Chaire (2024).
3.1. Restaurer les sols : quels enjeux techniques ?
La session invite à s’interroger sur les aspects techniques et pratiques de la restauration des fonctions des sols : comment refonctionnaliser un sol ? Quelles fonctions restaurer, en s’appuyant sur quels paramètres ? Dans quelles conditions ? A quelles échelles ?
Il s’agira notamment d’examiner la diversité des itinéraires techniques de refonctionnalisation, en fonction des objectifs et des contextes initiaux, et d’interroger les conditions de leur mise en œuvre.
Les contributions pourront notamment se faire l’écho des fronts de science en matière d’ingénierie pédologique, d’économie circulaire et de construction de sols.
Il s’agira également d’interroger les potentialités de renaturation passive par les processus écologiques naturels et la recolonisation spontanée par les organismes : quelle place pour le “laisser-faire” dans les pratiques de génie écologique et pédologique ?
Enfin, cette partie pourra également aborder les sujets liés aux circulations entre l’expertise des pédologues, écologues, hydrologues et celle des concepteurs, pour questionner la manière dont les sols restaurés peuvent être intégrés dans les projets spatiaux, architecturaux et paysagers.
3.2. Financer et réguler la restauration des sols
La session abordera également les leviers économiques et juridiques permettant de rendre opérables les stratégies de restauration des sols, et d’autoriser leur mise en œuvre à une large échelle.
Les contributions pourront se questionner sur les évolutions des modèles économiques de l’aménagement qui permettraient de financer la restauration des fonctions des sols, et le suivi de ces processus écologiques sur le long terme : la comptabilisation de la dette écologique induite par la dégradation des sols pourrait être une piste à explorer.
En parallèle, il s’agira d’examiner les modèles juridiques de protection des sols restaurés : comment garantir une préservation des espaces renaturés, au même titre que les espaces naturels, agricoles, et forestiers ? Avec quels outils de portage foncier ? Il s’agira notamment d’interroger la place des enjeux de sobriété et de préservation des sols au sein des documents de planification.
Des contributions pourront également explorer l’articulation entre “renaturation” au titre de l’objectif ZAN, et “compensation” dans le cadre de la séquence Eviter, Réduire, Compenser.
3.3. Prendre soin des sols restaurés : quelles pratiques locales ?
Enfin, des contributions pourront s’intéresser aux pratiques de gestion et de soin aux sols restaurés, ainsi qu’aux acteurs qui les prennent en charge.
Les enjeux de temporalité liés à la gestion et au suivi des sols restaurés pourront faire l’objet d’une attention particulière : combien de temps pour restaurer les principales fonctions d’un sol ? Quelle durée des processus écologiques et pédologiques concernés en milieu urbain ?
L’implication des populations locales dans des micro-pratiques de soin des sols, ou de renaturation à petite échelle, pourra également être explorée.
Il s’agira également d’interroger la placedes pratiques de renaturation passive et leur appropriation à la fois par les maîtrises d’ouvrage et les riverains, en examinant les tensions entre exigences esthétiques et spontanéité des processus écologiques.
4. Gouverner et habiter les sols
La dernière session du colloque sera consacrée aux configurations sociales et politiques permettant de penser et de mettre en œuvre des stratégies de préservation des sols. Il s’agira de réfléchir aux modes de gouvernance des sols, aux impacts socio-économiques de la dégradation des sols, et de proposer des regards prospectifs sur les sols de demain.
4.1. Imaginer de nouveaux modèles et de nouvelles échelles de gouvernance des sols
Les modèles de gouvernance des sols, actuels et futurs, seront particulièrement interrogés.
Il s’agira d’examiner la place des sols dans un système institutionnel déjà établi, et la manière dont ils peuvent être pris en charge par les outils de la planification territoriale et par des institutions diversifiées (agences de l’eau, comités de bassin, office national des forêts, etc.).
Des réflexions sur la bonne échelle territoriale de gouvernance des sols seront particulièrement encouragées : est-il envisageable de dépasser les échelles administratives de gouvernance ? En écho aux biorégions ou écorégions, est-il possible de penser des pédorégions ? Quelle articulation entre échelles pédologiques et hydrologiques ?
La session pourra également aborder les enjeux de reconnaissance d’une personnalité juridique pour les sujets non-humains : au même titre que les animaux, les fleuves ou d’autres éléments naturels, serait-il envisageable de penser une personnalité juridique des sols ?
Enfin, la place des sols dans les communs fonciers pourra être explorée : ce mode de portage pourrait-il permettre de réduire leur dégradation et d’accompagner leur restauration ?
4.2. Préserver les sols pour qui ? Gestion des risques et inégalités environnementales
La session abordera également les articulations entre inégalités socio-spatiales et dégradations des sols, dans une perspective de justice environnementale.
Les contributions pourront notamment aborder les enjeux de contamination des sols et de gestion des risques environnementaux au prisme des vulnérabilités sociales : comment vivre avec les nuisances, habiter sur des sols pollués ? Les inégalités d’accès à la nature en ville pourront également faire l’objet de contributions : à qui s’adressent les projets de végétalisation ou de renaturation ?, Quels effets de ces projets sur les populations urbaines marginalisées ? Quelles conséquences sur l'accessibilité financière du logement pour les populations des quartiers renaturés ?Dans quels cas le concept de “gentrification verte” peut-il être opérant? Les contributions pourront aussi interroger les enjeux d’adaptation, de résilience et de résistance des sols au changement climatique : quelles populations sont-elles les plus vulnérables aux risques de sécheresse, d’inondations ou de retrait-gonflement des argiles ? Quels enjeux de gestion des risques pour le secteur assurantiel ?
4.3. Penser les sols, les espaces et les paysages de demain : regards prospectifs
Une place sera également accordée aux approches prospectives : il s’agira d’explorer des points de fuite, différents scénarios qui articulent préservation des sols, formes spatiales et paysages.
Les contributions pourront notamment interroger les liens entre configurations socio-politiques et dispositions spatiales, en esquissant les futurs paysages de la transition foncière.
Des réflexions sur les relations ville-nature seront encouragées : entre logiques de séparation (“land sparing”) et logiques de réconciliation (“land sharing”).
Des approches visuelles et/ou artistiques sont les bienvenues.